Le Phare des Pâquis

46° 12’ 36” N – 6° 09’ 25” E

Max, une vie dédiée au phare et à la cité de Genève

Né le 6 décembre 1857, François-Marc Delrieu voit le jour au 22 rue de la Fontaine à Genève, dans une ville en pleine transformation. Ce jour-là, le phare de la Rade éclaire pour la première fois les eaux du lac. Cette coïncidence allait profondément marquer le destin de François-Marc, dont le quotidien, comme celui de son père, semblait d’abord tracée dans les métiers manuels. Fils unique de Jeanne Longet, domestique, et de Jean-Louis Delrieu, François-Marc hérite de son paternel la profession de menuisier.
Il a 22 ans quand il épouse, le 16 octobre 1879, Amélie Besson, une femme de 20 ans, originaire de Savoie. Le couple s’installe au 13, rue de la Pélisserie à Genève, qui compte à cette période près de 71 500 habitants. Là, ils élèvent leurs quatre enfants : Henri, Marguerite, Alice et Louise. Hélas, la plus jeune, Louise, décède prématurément, laissant une empreinte de tristesse dans cette famille.
La vie de François-Marc bascule lorsqu’à 25 ans il est victime d’un accident, pendant son service militaire. Cette blessure qui handicape sa main droite l’empêche de poursuivre son métier de menuisier et entraîne sa révocation de l’armée le 21 janvier 1882. Contraint de payer une taxe pour sa libération, François-Marc se retrouve à devoir réorienter sa carrière. C’est alors qu’une opportunité se présente à lui : on lui propose de devenir le gardien du phare de la Rade, tout en assumant les responsabilités de percepteur de l’octroi, collectant les redevances sur les marchandises arrivant par bateaux. Ce double poste, loin d’être aisé, marque le début d’un original chapitre dans la vie de François-Marc.

Dès 1883, il prend ses fonctions et apprend sur le tas son nouveau métier. Tous les jours, il se rend aux Pâquis, grimpe sur l’unique échelle en utilisant sa main valide pour s’agripper. Dans un équilibre précaire, il remplit le réservoir de pétrole de la lampe, entretient sa mèche, nettoie les suies des carreaux de la petite lanterne.
Dix ans après son engagement, à l’aube de la deuxième Exposition nationale suisse de 1896, le phare est modernisé. Sa base de pierres blanches est rehaussée d’une tour métallique et il est équipé des révolutionnaires lentilles de Fresnel. À partir de ce moment, François-Marc Delrieu, que tout le monde surnomme Max, peut accéder sans risque aux mécanismes optiques installés, dans la lanterne vitrée, via quatre échelles à l’intérieur du fût d’acier. Son travail consiste non seulement à entretenir le manchon de la nouvelle lampe à gaz, à nettoyer la constellation de prismes en verre des panneaux lenticulaires, mais aussi, comme le précise maintenant « le règlement du gardien du phare » rédigé par l’Ingénieur cantonal Émile Charbonnier :

– À chaque visite, il remontera les contrepoids des divers mouvements* et s’assurera de leur bon fonctionnement ; il marquera son passage sur le contrôleur de l’horloge. (*notamment la mécanique d’entraînement circulaire des panneaux lenticulaires)

Le phare

On dispose de quelques informations éparses sur François-Marc Delrieu. Quelques photos nous le présentent : devant le premier fanal de 1857, sur un cliché du phare restauré de 1894, et vis-à-vis de son « bureau » au quai des Pâquis. Sur cette dernière vue, on décèle les traits de caractère d’une personne affable, sympathique, à l’œil malicieux. Chez ses descendants on colporte que chaque hiver, en prévision des jours de grand froid, François-Marc alignait des sacs de jute sur la jetée afin d’éviter une chute sur le dallage rendu glissant par la glace. Toujours selon sa famille, dans le quartier des Pâquis, il connaît tous les concierges des hôtels dont il fait courir volontiers les petites histoires d’alcôve. Pour les nombreuses personnes qui le côtoient, Max est le « patron » de la Rade. Pourtant les épreuves personnelles ne manquent pas. En 1897, il perd Amélie, sa compagne, qui décède à l’âge de 38 ans. Quelques années plus tard, il se remarie avec Pérone Déronzier et en 1903, après plus de deux décennies de labeur au port genevois, Marc prend sa retraite en tant que gardien de phare pour devenir cantonnier.
Max Delrieu s’éteint à 87 ans, en 1943, la même année que Pérone, sa seconde épouse. Il laisse derrière lui un héritage indélébile, par le rôle qu’il a joué dans l’histoire maritime de Genève. Sentinelle de lumière, malgré ses épreuves et son handicap, François-Marc Delrieu restera dans la mémoire de la ville comme un homme dévoué, incarnant la résilience et le service à sa communauté, entre terre et lac.